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Biodiversité, climat, pandémies : le triangle

Trois crises qu'on traite séparément mais qui forment un système unique. Comprendre leurs liens change tout.

Ce que vous allez comprendre :

  • Voir les boucles entre biodiversité, climat et santé
  • Comprendre l'émergence des zoonoses
  • Sortir du raisonnement en silos

En France, trois ministères distincts gèrent le climat, la biodiversité et la santé. Trois administrations, trois budgets, trois stratégies. À l’ONU, trois conventions séparées (climat, biodiversité, désertification). Dans les médias, trois rubriques différentes.

Le problème : ces trois crises sont le même système. Les traiter séparément revient à soigner une fracture ouverte avec trois médecins qui ne se parlent pas — l’un s’occupe de l’os, l’autre du sang, le troisième de la peau.

Le triangle : trois crises, un seul système

Biodiversité vers climat

Les écosystèmes vivants sont le principal régulateur du climat. Les forêts absorbent environ 30% du CO2 émis par l’humanité. Les océans en absorbent 25%. Les sols stockent trois fois plus de carbone que l’atmosphère.

Quand la biodiversité s’effondre, ces capacités de régulation diminuent. Le Planetary Health Check 2025 mesure l’indice d’intégrité de la biodiversité (BII) à 72%, alors que le seuil de sécurité est à 90%. Autrement dit, les écosystèmes terrestres ont déjà perdu une part significative de leur capacité à fonctionner normalement.

Moins de biodiversité signifie des forêts moins denses, des sols moins fertiles, des océans moins productifs — et donc moins de carbone absorbé. La perte de biodiversité accélère le changement climatique.

Climat vers biodiversité

Le réchauffement climatique est désormais la menace qui progresse le plus vite pour la biodiversité, devant même la destruction d’habitats dans certaines régions. Les mécanismes sont multiples :

  • Décalage phénologique : les plantes fleurissent plus tôt, mais les pollinisateurs n’ont pas ajusté leur cycle. Résultat : des fleurs sans insectes, des insectes sans nectar.
  • Migration forcée : les espèces remontent en altitude et en latitude pour retrouver leurs conditions climatiques. Celles qui sont déjà au sommet n’ont nulle part où aller.
  • Événements extrêmes : une canicule de trois jours peut anéantir une colonie d’oiseaux ou une population d’amphibiens.
  • Acidification océanique : le CO2 dissous dans l’eau forme de l’acide carbonique. L’aragonite est à 2.8, sous le seuil de 2.86 — les coraux, les mollusques et le plancton calcaire perdent leur capacité à construire leurs coquilles.

Biodiversité vers santé (les zoonoses)

C’est le lien le moins intuitif et le plus explosif. Plus de 60% des maladies infectieuses émergentes chez l’humain sont des zoonoses — des maladies transmises par les animaux. Et l’émergence de ces zoonoses est directement liée à la perte de biodiversité.

Le mécanisme est documenté : quand on déforeste, quand on fragmente les habitats, les espèces sauvages se retrouvent au contact des humains et du bétail. Les virus, bactéries et parasites qui circulaient dans la faune sauvage trouvent de nouveaux hôtes.

“There is a single species that is responsible for the COVID-19 pandemic — and that’s us. […] Our destruction of biodiversity creates the conditions for new viruses and diseases such as COVID-19.” — Inger Andersen, directrice du PNUE (2020)

Le rapport IPBES sur la biodiversité et les pandémies (2020) estime qu’il existe 1,7 million de virus encore inconnus dans les mammifères et les oiseaux, dont 631 000 à 827 000 pourraient infecter les humains. La déforestation, le commerce d’espèces sauvages et l’élevage industriel sont les trois principaux vecteurs de spillover (passage de l’animal à l’humain).

Climat vers santé

Le réchauffement agit aussi directement sur la santé humaine et sur la propagation des maladies :

  • Extension des vecteurs : les moustiques porteurs de la dengue, du chikungunya et du Zika remontent vers le nord. Le moustique-tigre (Aedes albopictus) est désormais installé dans 78 départements français.
  • Qualité de l’air : les canicules amplifient les pics d’ozone. Les incendies de forêt envoient des particules fines sur des centaines de kilomètres.
  • Stress hydrique : les sécheresses contaminent les sources d’eau potable (concentration de pathogènes) et forcent les populations à utiliser des sources non traitées.
  • Santé mentale : l’éco-anxiété, mais aussi les traumatismes liés aux catastrophes, les déplacements forcés, la perte des moyens de subsistance.

L’effet dilution et l’effet amplification

La recherche en écologie des maladies a mis en évidence deux mécanismes fondamentaux.

L’effet dilution : dans un écosystème riche en biodiversité, les pathogènes circulent entre de nombreuses espèces-hôtes, dont beaucoup sont des “culs-de-sac” épidémiologiques — ils attrapent le virus mais ne le transmettent pas efficacement. La diversité biologique dilue le risque infectieux.

L’effet amplification : quand la biodiversité diminue, les espèces généralistes et résistantes (rats, chauves-souris, cerfs) sont les dernières à survivre. Or ce sont souvent les meilleurs réservoirs de pathogènes. La perte de biodiversité concentre le risque sur les espèces les plus dangereuses pour nous.

Felicia Keesing et Richard Ostfeld ont documenté cet effet pour la maladie de Lyme aux États-Unis (Nature, 2010) : dans les forêts fragmentées où la biodiversité a diminué, les tiques portent plus souvent la bactérie Borrelia burgdorferi que dans les forêts intactes.

Trois exemples concrets

Covid-19 : le virus SARS-CoV-2 est très probablement issu de chauves-souris, avec un possible hôte intermédiaire. La déforestation en Asie du Sud-Est et le commerce d’animaux sauvages ont multiplié les occasions de contact. Le coût : plus de 20 millions de morts recensés, des milliers de milliards de dollars de pertes économiques, et des systèmes de santé saturés dans le monde entier.

Grippe aviaire H5N1 : le virus circule dans l’avifaune sauvage, amplifié par l’élevage intensif de volailles. Depuis 2021, une souche hautement pathogène a décimé des colonies d’oiseaux marins de l’Atlantique au Pacifique — y compris dans les Pyrénées (foyers en élevage dans le Gers et les Hautes-Pyrénées en 2022-2023). Le risque d’adaptation à l’humain reste une préoccupation majeure de l’OMS.

Maladie de Lyme dans les Pyrénées : les tiques Ixodes ricinus sont en expansion en altitude et en saison d’activité. Le réseau Sentinelles et Santé publique France documentent une augmentation des cas dans le sud-ouest. La fragmentation forestière et la diminution des prédateurs naturels des rongeurs (petits carnivores, rapaces) favorisent la prolifération des hôtes réservoirs.

La pensée en silos vs la pensée systémique

Gregory Bateson, anthropologue et cybernéticien, écrivait en 1972 :

“La source majeure de toutes les menaces qui pèsent sur la survie de l’homme est l’erreur épistémologique du XVIIe siècle : la séparation entre l’esprit et la matière, entre l’homme et la nature.” — Gregory Bateson, Steps to an Ecology of Mind (1972)

La pensée en silos — un problème, une cause, une solution — est héritée de cette séparation. Elle fonctionne pour les problèmes simples et linéaires. Elle échoue face aux systèmes complexes où tout est connecté.

La pensée systémique, développée par Bateson, Varela, Maturana et d’autres, propose une alternative : observer les relations plutôt que les éléments isolés, chercher les boucles plutôt que les chaînes linéaires, accepter que les effets rétroagissent sur les causes.

Concrètement, ça signifie qu’on ne résoudra pas la crise climatique en ignorant la biodiversité, qu’on ne protégera pas la biodiversité en ignorant la santé publique, et qu’on ne préviendra pas les pandémies en ignorant le climat. Les solutions doivent être aussi connectées que les problèmes.

Et dans les Pyrénées ?

Le triangle biodiversité-climat-santé se joue aussi dans nos vallées :

  • Tiques et Lyme : l’allongement de la saison chaude étend la période d’activité des tiques. Les randonneurs, les bergers et les forestiers sont en première ligne. Les associations locales de médecins alertent sur l’augmentation des érythèmes migrants (symptôme précoce de Lyme).
  • Moustique-tigre : installé à Tarbes depuis 2015, il remonte progressivement vers les vallées. Le risque de dengue autochtone existe désormais dans les Hautes-Pyrénées — deux cas ont été détectés dans le département voisin du Gers en 2023.
  • Perte de pollinisateurs : les apiculteurs pyrénéens signalent des pertes de colonies supérieures à 30% certaines années. Les causes se cumulent : varroa, pesticides, perte de diversité florale, dérèglement climatique. La pollinisation des cultures fruitières (pommiers, cerisiers) et des prairies en dépend.
  • Ambroisie et allergies : la plante allergisante progresse vers le sud-ouest, favorisée par le réchauffement. Les pollens arrivent plus tôt et durent plus longtemps. La santé respiratoire se dégrade, surtout chez les enfants et les personnes âgées.

À retenir

  • Biodiversité, climat et pandémies forment un système unique : chaque crise amplifie les deux autres
  • La perte de biodiversité accélère le réchauffement (moins de carbone absorbé) et augmente le risque pandémique (zoonoses)
  • L’effet dilution explique pourquoi les écosystèmes intacts nous protègent des maladies infectieuses
  • La pensée en silos (un problème = une solution) échoue face aux crises systémiques
  • Les solutions doivent être aussi interconnectées que les problèmes — c’est le principe de la pensée systémique

Pour aller plus loin

  • IPBES, “Workshop Report on Biodiversity and Pandemics” (2020) — Le rapport qui a posé le lien scientifique entre perte de biodiversité et émergence des pandémies. 70 experts, consensus solide. Disponible gratuitement sur ipbes.net.
  • Felicia Keesing et Richard Ostfeld, “Impacts of biodiversity on the emergence and transmission of infectious diseases” (Nature, 2010) — L’article fondateur sur l’effet dilution. Accessible et rigoureux.
  • Gregory Bateson, Vers une écologie de l’esprit (1972, traduit au Seuil) — Le livre qui a fondé la pensée systémique dans les sciences humaines. Dense mais transformateur. Commence par les “Métalogues” — ils sont lumineux.
  • Francisco Varela, Autonomie et connaissance (Seuil, 1989) — Le biologiste chilien qui a prolongé le travail de Bateson. Sa théorie de l’autopoïèse est un outil puissant pour comprendre les systèmes vivants.
  • Santé publique France, “Maladie de Lyme et autres maladies transmises par les tiques” (santepubliquefrance.fr) — Données nationales et régionales, cartes de risque, recommandations. Mis à jour annuellement.

Sources : IPBES (pandémies, 2020), Keesing & Ostfeld (Nature, 2010), PIK Planetary Health Check 2025, Bateson (1972), Santé publique France, ARS Occitanie (moustique-tigre)

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