On imagine souvent que les crises systémiques frappent “ailleurs” — dans des pays lointains, pauvres, instables. C’est une illusion confortable. L’INFORM Risk Index, développé par le Joint Research Centre de la Commission européenne, mesure la vulnérabilité de 191 pays. Et ses résultats bousculent quelques certitudes.
L’INFORM Risk Index : comment ça marche
L’INFORM est un outil public, gratuit, mis à jour chaque année. Il attribue à chaque pays un score de 0 (risque minimal) à 10 (risque maximal) en combinant trois dimensions :
1. Hazard & Exposure — À quels aléas le pays est-il exposé ? Tremblements de terre, inondations, sécheresses, épidémies, conflits. Cette dimension mesure ce qui peut arriver.
2. Vulnerability — Quelle est la fragilité structurelle de la population ? Pauvreté, inégalités, insécurité alimentaire, accès aux soins, niveau d’éducation. Cette dimension mesure la capacité des gens à encaisser un choc.
3. Lack of Coping Capacity — Quelle est la capacité des institutions à répondre ? Gouvernance, infrastructure sanitaire, protection sociale, accès à l’information. Cette dimension mesure la capacité du pays à réagir quand le choc arrive.
Le score final est la moyenne géométrique de ces trois piliers. Un pays peut être très exposé aux aléas mais bien équipé pour y faire face (Japon : séismes fréquents, infrastructure résiliente). Ou l’inverse : faiblement exposé mais tellement fragile qu’un choc modéré devient catastrophique.
La carte mondiale : qui est le plus à risque ?
| Région | Score INFORM moyen | Principaux facteurs |
|---|---|---|
| Afrique subsaharienne | 5.24 | Conflits + pauvreté + faible gouvernance + exposition climatique |
| Asie du Sud | 4.88 | Densité de population + dépendance agricole + inondations + chaleur |
| MENA (Moyen-Orient / Afrique du Nord) | 4.24 | Conflits armés + stress hydrique + instabilité politique |
| Amérique latine | 3.80 | Inégalités extrêmes + catastrophes naturelles + criminalité |
| Europe | 2.72 | Meilleure infrastructure, mais vulnérabilités cachées |
Les pays au sommet du classement concentrent toutes les fragilités. Le Soudan du Sud (8.5), la Somalie (8.4), le Yémen (8.2), la République centrafricaine (8.1) — ce sont des pays où les crises se chevauchent et s’amplifient depuis des décennies. Le risque y est devenu l’état permanent.
La France : un score trompeur
La France obtient un score global d’environ 2.7/10. Ça semble rassurant. Mais quand on décompose :
| Dimension | Score France | Ce que ça signifie |
|---|---|---|
| Hazard & Exposure | 3.0 | Exposition réelle : inondations, canicules, tempêtes, feux de forêt |
| Vulnerability | 3.2 | Inégalités territoriales, dépendances énergétiques et alimentaires |
| Coping Capacity | 1.8 | Bon système de santé, protection sociale, services d’urgence |
Le score de vulnerability à 3.2 mérite qu’on s’y arrête. Il traduit des fragilités que le score global masque : la dépendance aux importations alimentaires (la France importe 50% de ses fruits et légumes), la concentration des infrastructures critiques, les inégalités entre métropoles et territoires ruraux.
La capacité de réponse (1.8, un bon score) repose sur des institutions — hôpitaux, pompiers, sécurité sociale — qui fonctionnent en régime normal. La question est : que se passe-t-il quand les crises deviennent simultanées et prolongées ? Les hôpitaux saturés pendant le Covid ont donné un aperçu.
Les surprises : pays riches, fragilités cachées
L’INFORM révèle des vulnérabilités là où on ne les attend pas :
- États-Unis (score ~3.4) : exposition élevée aux ouragans, incendies, inégalités sanitaires profondes. Les quartiers pauvres de la Nouvelle-Orléans n’ont toujours pas été reconstruits après Katrina (2005).
- Royaume-Uni (score ~2.5) : le Brexit a fragilisé les chaînes d’approvisionnement alimentaire. En 2023, les rayons de supermarchés se sont retrouvés vides de tomates et de laitues.
- Italie (score ~2.8) : séismes, canicules, et un Sud où les services publics sont significativement plus faibles que dans le Nord.
Le schéma est toujours le même : le score national moyen cache des disparités internes. Le risque n’est jamais réparti uniformément sur un territoire.
Les trois dimensions en cascade
L’intérêt de l’INFORM est de montrer que le risque est relationnel. Un cyclone de catégorie 4 qui touche le Japon fait des dégâts matériels mais peu de victimes, grâce aux normes de construction et aux systèmes d’alerte. Le même cyclone frappant le Myanmar tue des dizaines de milliers de personnes (cyclone Nargis, 2008 : 138 000 morts).
Ce n’est pas l’aléa qui tue. C’est la combinaison aléa + vulnérabilité + absence de réponse.
“Disasters are not natural. They are the intersection of hazards and vulnerability.” — Ben Wisner et al., At Risk: Natural Hazards, People’s Vulnerability and Disasters (2004)
Cette logique s’applique aussi aux crises lentes — celles qui ne font pas les gros titres mais qui érodent progressivement la résilience : perte de biodiversité, dégradation des sols, vieillissement des infrastructures, précarisation de l’emploi.
Et dans les Pyrénées ?
Les Hautes-Pyrénées illustrent parfaitement la notion de “vulnérabilité cachée dans un pays riche” :
- Isolement géographique : certaines vallées n’ont qu’un seul axe routier. Une crue du gave, un glissement de terrain, et le village est coupé du monde. En juin 2013, les crues dans le Lavedan ont isolé des communes pendant plusieurs jours.
- Vieillissement démographique : la population rurale vieillit. Moins de médecins, moins de services, plus de dépendance. Le dernier médecin généraliste de certains cantons part à la retraite et personne ne le remplace.
- Dépendance énergétique : le chauffage électrique est très répandu. Une coupure prolongée en hiver, comme lors de la tempête Klaus (janvier 2009), expose directement les populations âgées et isolées.
- Économie fragile : le tourisme (ski, thermalisme) est en mutation forcée par le climat. Les stations de basse altitude ferment. L’agriculture de montagne survit grâce aux subventions PAC.
Le score INFORM de la France ne capture rien de tout ça. La vulnérabilité d’Anères (300 habitants, un seul accès routier, une économie agricole et touristique) est radicalement différente de celle de Toulouse ou Paris.
Ce que la carte révèle sur nous
L’INFORM n’est pas un simple classement. C’est un miroir. Il montre que :
- La géographie du risque est inégale : les pays les moins responsables du changement climatique sont les plus exposés à ses conséquences.
- Les scores nationaux masquent des fractures internes : entre villes et campagnes, entre centres et périphéries, entre quartiers riches et pauvres.
- La résilience dépend des institutions, et les institutions dépendent de la stabilité : quand les crises se multiplient, la capacité de réponse s’érode.
- La solidarité internationale n’est pas un luxe : dans un monde interconnecté, la fragilité de l’Afrique subsaharienne finit par affecter l’Europe (migrations, pandémies, instabilité des marchés).
À retenir
- L’INFORM Risk Index mesure le risque en trois dimensions : exposition, vulnérabilité, capacité de réponse
- Les pays les plus à risque concentrent toutes les fragilités (Soudan du Sud, Somalie, Yémen)
- La France (score 2.7) a des vulnérabilités cachées : dépendances alimentaires, inégalités territoriales, fragilité des zones rurales
- Le risque n’est jamais réparti uniformément — les moyennes nationales masquent des disparités profondes
- Dans les Pyrénées, l’isolement, le vieillissement et la dépendance énergétique créent des fragilités spécifiques
Pour aller plus loin
- INFORM Risk Index (drmkc.jrc.ec.europa.eu/inform-index) — La base de données complète, téléchargeable gratuitement. Explorez les scores par pays et par dimension.
- Ben Wisner et al., At Risk: Natural Hazards, People’s Vulnerability and Disasters (Routledge, 2004) — Le livre fondateur sur la construction sociale des catastrophes. Indispensable pour comprendre que le risque est toujours politique.
- Observatoire Pyrénéen du Changement Climatique (opcc-ctp.org) — Données et rapports sur l’évolution du climat dans les Pyrénées. Le rapport “Le changement climatique dans les Pyrénées” est une mine d’or.
- GIEC, 6e rapport, Groupe II : “Impacts, Adaptation and Vulnerability” (2022) — Le chapitre 13 sur l’Europe détaille les risques régionaux, dont les zones de montagne.
- Magali Reghezza-Zitt, La France dans ses territoires (CNRS Éditions, 2022) — Une géographe française qui décrypte les inégalités territoriales face aux risques. Très clair, très concret.
Sources : INFORM Risk Index 2025 (JRC), IPCC AR6 WGII (2022), Observatoire Pyrénéen du Changement Climatique, INSEE (données démographiques Hautes-Pyrénées)