2020 : une pandémie mondiale. 2021-2022 : crise énergétique et inflation en Europe. 2023 : records de chaleur, incendies catastrophiques. 2024 : inondations en Espagne, sécheresses en Afrique, instabilité géopolitique croissante.
Ces crises semblent distinctes. Elles ne le sont pas.
Le mot que les chercheurs utilisent : polycrisis
Thomas Homer-Dixon, professeur à l’Université de Waterloo, a popularisé un concept que les chercheurs utilisent de plus en plus : la polycrisis. L’idée est simple mais puissante : nous ne faisons pas face à une seule crise, mais à plusieurs crises simultanées qui interagissent entre elles, créant des effets que personne n’a prévu individuellement.
Ce n’est pas juste “beaucoup de problèmes en même temps”. C’est le fait que chaque crise amplifie les autres. La pandémie a perturbé les chaînes d’approvisionnement, ce qui a aggravé l’inflation, ce qui a réduit la capacité des gouvernements à investir dans la transition énergétique, ce qui ralentit la réponse au changement climatique.
Les chercheurs du CSER (Centre for the Study of Existential Risk, Cambridge) — notamment Luke Kemp, SJ Beard et leurs collègues — ont cartographié ces voies causales. Leur travail montre que les risques catastrophiques globaux ne sont pas des événements isolés mais des propriétés émergentes du système mondial.
Trois mécanismes concrets
1. L’effet cascade
Un domino tombe, et il en fait tomber d’autres. Mais dans un système complexe, un domino peut en faire tomber dix dans des directions différentes.
Exemple réel : l’affaiblissement de l’AMOC (la circulation océanique qui amène la chaleur du Gulf Stream vers l’Europe). Si ce courant ralentit significativement :
- Les températures baissent en Europe du Nord (paradoxalement, dans un monde qui se réchauffe)
- Les régimes de pluie changent en Afrique de l’Ouest (sécheresses)
- Les moussons asiatiques sont perturbées (impact sur le riz)
- La production agricole européenne est dérangée
- L’insécurité alimentaire augmente dans les régions déjà fragiles
Un seul changement océanographique, et c’est toute la chaîne alimentaire mondiale qui est touchée.
2. L’amplification mutuelle
Deux crises qui, chacune prise seule, seraient gérables, deviennent ingérables ensemble parce qu’elles se renforcent mutuellement.
Exemple : climat + biodiversité. La chaleur tue les insectes pollinisateurs. Moins de pollinisation = moins de nourriture pour les oiseaux = moins de régulation des ravageurs = plus de pesticides = encore moins de pollinisateurs. La boucle se referme et s’accélère.
3. Le risque latent
Certains risques sont cachés — ils n’apparaissent que lorsqu’une autre crise les révèle.
Exemple : le système financier mondial repose sur l’hypothèse que les catastrophes naturelles restent des événements rares et localisés. Les assurances, les marchés immobiliers, les retraites — tout est calibré sur un monde “stable”. Si les événements extrêmes deviennent fréquents et simultanés, le système financier découvre qu’il ne peut pas absorber le choc. Un risque qui était invisible devient soudain central.
Les données : qui est le plus exposé ?
L’INFORM Risk Index, développé par le JRC de la Commission européenne, évalue le risque humanitaire dans 191 pays. Les régions les plus à risque sont celles où les crises interagissent le plus :
| Région | Score INFORM moyen (0-10) | Pourquoi |
|---|---|---|
| Afrique subsaharienne | 5.2 | Forte exposition aux aléas + faible capacité d’adaptation |
| Asie du Sud | 4.9 | Densité de population + dépendance agricole + exposition climatique |
| MENA | 4.2 | Conflits + stress hydrique + instabilité politique |
| Amérique latine | 3.8 | Inégalités + exposition aux catastrophes naturelles |
| Europe | 2.7 | Meilleure capacité d’adaptation, mais pas immunisée |
Les pays avec les scores les plus élevés — Soudan du Sud (8.5), Somalie (8.4), République centrafricaine (8.1) — sont ceux où toutes les crises convergent : climat, conflits, pauvreté, faible gouvernance.
Mais l’Europe n’est pas à l’abri. Les inondations en Allemagne (2021), la canicule record en France (2022), les incendies en Grèce (2023) montrent que les pays riches sont aussi vulnérables quand les systèmes sont poussés au-delà de leurs capacités.
Pourquoi c’est différent de ce qu’on a connu
L’humanité a toujours fait face à des crises. Des guerres, des famines, des épidémies. Mais trois choses sont nouvelles :
- La simultanéité : pour la première fois, plusieurs limites planétaires sont franchies en même temps
- L’interconnexion : la mondialisation a créé des dépendances entre tous les systèmes (une sécheresse au Brésil fait monter le prix du café à Anères)
- La vitesse : les boucles de rétroaction s’accélèrent (fonte des glaces, perte de biodiversité, acidification océanique)
C’est ce que les chercheurs appellent une situation sans précédent historique. Comprendre les mécanismes — au-delà des symptômes — est la condition pour agir intelligemment.
Et dans les Pyrénées ?
Les Pyrénées ne sont à l’abri d’aucune de ces cascades :
- Climat + eau + agriculture : les sécheresses estivales réduisent les débits des gaves, ce qui stresse les prairies d’altitude, ce qui fragilise l’élevage pastoral, ce qui accélère la déprise agricole, ce qui modifie les paysages et la biodiversité.
- Énergie + isolement : la tempête Klaus (2009) a laissé des vallées pyrénéennes sans électricité pendant des semaines. Une commune dépendante d’un seul axe routier et d’un seul réseau électrique est une commune fragile.
- Économie + tourisme : l’enneigement diminue, les stations de ski basse altitude ferment, l’économie touristique se restructure — tout ça est lié au climat, à l’eau, et aux choix d’investissement.
À retenir
- La polycrisis désigne des crises qui s’amplifient mutuellement, bien au-delà d’une simple accumulation
- Trois mécanismes : cascade (effet domino), amplification mutuelle, risques latents
- Les pays les plus pauvres sont les plus exposés, et les pays riches restent vulnérables
- Ce qui est nouveau : la simultanéité, l’interconnexion, et la vitesse des changements
- Comprendre ces mécanismes est la première étape pour agir
Pour aller plus loin
- Thomas Homer-Dixon, Commanding Hope (2020) — Le livre qui a popularisé le concept de polycrisis. Homer-Dixon y mélange science, philosophie et récit personnel. En anglais.
- Cascade Institute (cascadeinstitute.org) — Fondé par Homer-Dixon, ce centre de recherche canadien produit des analyses accessibles sur les crises en cascade. Leurs “briefs” sont excellents.
- Luke Kemp et al., “Climate Endgame: Exploring catastrophic climate change scenarios” (PNAS, 2022) — Un article marquant qui plaide pour que la science étudie aussi les scénarios les plus graves, et qui cartographie les voies causales vers l’effondrement. Open access.
- CSER Cambridge (cser.ac.uk) — Le Centre for the Study of Existential Risk propose des outils méthodologiques et des bases de données sur les risques catastrophiques globaux.
- INFORM Risk Index (drmkc.jrc.ec.europa.eu/inform-index) — L’index complet est téléchargeable gratuitement. Vous pouvez chercher le score de n’importe quel pays.
Sources : Homer-Dixon et al. (polycrisis), Kemp et al. (CSER, risques systémiques), INFORM Risk Index (JRC), Planetary Health Check 2025 (PIK)